Les mots de passe constituent un outil essentiel en matière de cybersécurité. Malheureusement, certaines pratiques connexes établies de longue date et recommandées par les organismes de réglementation et de normalisation peuvent favoriser les comportements à risque. C'est pourquoi ces entités ont récemment mis à jour leurs recommandations en préconisant la simplification des pratiques en place (p. ex. : suppression de l'obligation de modification régulière) afin d'optimiser la sécurité des mots de passe. Il importe que les organisations canadiennes évaluent et améliorent leurs pratiques relatives aux mots de passe à la lumière de ces nouvelles recommandations.

Le problème : un comportement à risque

Les mots de passe sont un outil omniprésent et essentiel pour garantir la cybersécurité. Cependant, leur prolifération et les exigences complexes qui les accompagnent peuvent encourager des pratiques à risque et peu sécuritaires (utiliser des mots de passe faciles à deviner, créer des mots de passe en suivant une méthode simple et prévisible, recourir au même mot de passe pour plusieurs comptes professionnels et personnels, garder une trace de ses mots de passe dans un endroit non sécurisé, etc.) qui présentent des risques importants pour la cybersécurité.

La réutilisation de mots de passe peut poser un problème de taille. Par exemple, en choisissant un mot de passe similaire ou identique pour un compte personnel et un compte professionnel, un employé peut donner accès à son compte professionnel et possiblement au réseau entier de son entreprise à un cybercriminel qui aurait dérobé les renseignements de connexion de son compte personnel. De même, si un client utilise un mot de passe similaire ou identique pour plusieurs comptes en ligne, un cybercriminel qui parvient à mettre la main sur cette information pourra s'en servir pour accéder aux autres comptes de ce dernier. Lors d'un sondage réalisé en juillet 2017, 81 % des Américains interrogés (et 92 % de la génération Y) ont admis utiliser le même mot de passe pour plusieurs comptes en ligne; pire encore : plus du tiers (36 %) a avoué conserver le même mot de passe pour au moins 25 % d'entre eux.

Recommandations concernant les mots de passe : pratiques optimales

Les organismes de réglementation et de normalisation de divers territoires ont fourni des conseils utiles sur les pratiques à adopter relativement aux mots de passe, de façon à assurer une sécurité et une protection de la vie privée accrues. Nombres de ces recommandations reposent sur des recherches récentes et des enseignements tirés de cyberincidents. Voici, en bref, certains de ces conseils.

1. Règles de composition des mots de passe

La pratique consistant à rendre obligatoire l'utilisation de caractères obscurs, de majuscules et de chiffres dans la composition des mots de passe et à les modifier régulièrement a été attribuée à la publication spéciale 800-63 Electronic Authentication Guideline (2004) de l'Institut national des normes et des technologies américain (National Institute of Standards and Technology ‒ NIST). Selon un récent article du Wall Street Journal intitulé « The Man Who Wrote Those Password Rules Has a New Tip: N3v$r M1^d! », un des auteurs du document du NIST précédemment cité a admis que les indications formulées s'étaient révélées « largement erronées ».

En juin 2017, le NIST a émis de nouveaux conseils relativement aux processus d'authentification dans sa publication spéciale 800-63 Digital Identity Guidelines. Ces lignes directrices recommandent l'utilisation de longs mots de passe composés de n'importe quel caractère (y compris des espaces) qui ne répondent à aucune autre règle de composition (notamment la combinaison obligatoire de différents types de caractères) de façon à favoriser l'utilisation de phrases secrètes difficiles à deviner. Elles préconisent également l'application de processus d'authentification conçus pour interdire les mots de passe prévisibles, utilisés couramment ou dont la confidentialité a été compromise.

Le Centre national de cybersécurité (National Cyber Security Centre ‒ NCSC) prêche pour une simplification radicale des pratiques relatives aux mots de passe au niveau des systèmes. Dans ses documents « Password Guidance: Simplifying Your Approach », « Helping end users to manage their passwords » et « Password guidance summary: how to protect against password-guessing attack », il fournit les recommandations suivantes :

  • Changez immédiatement tous les mots de passe par défaut.
  • Choisissez un modèle qui produit des mots de passe faciles à retenir, mais difficiles à deviner.
  • Utilisez des technologies qui bloquent (mettent sur liste noire) les mots de passe les plus courants.
  • Autorisez les utilisateurs à réinitialiser leur mot de passe facilement, rapidement et à peu de frais.
  • Interdisez le partage de mots de passe.
  • Autorisez les utilisateurs à enregistrer et à stocker leurs mots de passe de manière sécuritaire.
  • Assortissez les politiques sur les mots de passe d'une formation à l'intention des utilisateurs.
  • Appliquez des solutions techniques (p. ex. des gestionnaires de mots de passe) pour réduire le fardeau pesant sur les épaules des utilisateurs.
  • Utilisez les moyens de défense technique appropriés (p. ex. verrouillage des comptes, restriction de l'accès et contrôle aux fins de protection) contre les attaques automatisées visant à deviner les mots de passe.

2. Modification obligatoire des mots de passe

L'obligation de modifier régulièrement son mot de passe est une pratique courante préconisée par le document original du NIST, intitulé Electronic Authentication Guideline. Cependant, de récents conseils vont à l'encontre de cette recommandation.

Depuis au moins 2016, le NCSC se prononce contre la modification régulière et obligatoire des mots de passe. Divers documents d'orientation, comme « Password guidance summary: how to protect against password-guessing attacks » et « The problems with forcing regular password expiry » ainsi que des billets de blogue, dont « Your password expiry policy may have reached its expiry date », expliquent que cette méthode peut compromettre la sécurité plutôt que l'améliorer, car les personnes tenues de modifier régulièrement leur mot de passe choisissent souvent des combinaisons vulnérables ou identiques à celles qu'ils utilisent pour d'autres comptes.

Un point de vue similaire a été exprimé par le technologue en chef de la Commission fédérale du commerce des États-Unis (Federal Trade Commission) dans un article de 2016 intitulé « Time to rethink mandatory password changes ».

Dans sa récente publication spéciale 800-63B Digital Identity Guidelines (2017), le NIST recommande d'abandonner l'obligation de modifier régulièrement les mots de passe.

3. Considérations quant à la vie privée

Dans ses « Lignes directrices en matière d'identification et d'authentification » publiées en 2016, le Commissariat à la protection de la vie privée du Canada fournit des conseils importants sur les pratiques d'identification et d'authentification conformes à la législation canadienne visant la protection des renseignements personnels. Voici un résumé de certaines de ces recommandations :

  • Il n'y a pas d'approche unique en matière d'identification ou d'authentification. Chaque organisation doit utiliser des processus adaptés aux circonstances.
  • Il convient d'identifier les personnes en cas de nécessité et dans la mesure requise seulement et d'obtenir le consentement approprié avant de procéder.
  • Il convient d'authentifier les personnes uniquement lorsque cela s'avère nécessaire et d'utiliser des processus d'authentification à la mesure des risques encourus.
  • Il importe de former correctement les employés sur les politiques et pratiques en vigueur pour ce qui touche la protection de la vie privée.
  • Il est impératif de tenir des registres de vérification fiables des transactions d'authentification.
  • Il faut régulièrement réévaluer les menaces et les risques, mais également prendre les mesures d'atténuation qui s'imposent.

En juillet 2017, le Commissariat à la protection de la vie privée a publié un communiqué offrant les conseils suivants relativement aux pratiques optimales sur les mots de passe :

  • Évitez les mots de passe évidents et faciles à deviner.
  • Choisissez des mots de passe d'au moins huit caractères.
  • S'il faut les noter quelque part pour s'en souvenir, gardez vos mots de passe hors ligne en toute sécurité à un endroit secret et verrouillé.
  • Prenez des précautions supplémentaires pour protéger vos mots de passe, comme recourir à l'authentification multifactorielle, le cas échéant.

L'outil d'auto-évaluation du Commissariat à la protection de la vie privée du Canada pose aux organisations des questions utiles qu'elles peuvent utiliser pour évaluer leurs pratiques en matière de mots de passe et d'authentification.

4. Réutilisation des mots de passe

En juillet 2017, le Commissariat à la protection de la vie privée du Canada a publié un communiqué indiquant que plusieurs infractions à la protection des données avaient été signalées à la suite de l'utilisation de mots de passe valides de clients ou d'employés, obtenus à partir d'atteintes antérieures non apparentées. Il a ainsi affirmé que « les individus [pouvaient] facilement prévenir ce type d'atteintes – il leur [suffirait] d'éviter de réutiliser leurs mots de passe. »

Il a également publié des « Conseils pour atténuer les risques liés à la réutilisation des mots de passe » en juillet 2017 pour limiter la réutilisation de mots de passe par les employés et les clients. En voici quelques-uns :

  • Employés :
    • Les employés doivent modifier leurs mots de passe au travail s'ils les ont déjà utilisés ailleurs.
    • L'accès à distance des employés aux réseaux doit être sécurisé par la mise en place de diverses mesures technologiques, comme l'authentification multifactorielle.
    • L'accès des employés à leur compte doit être surveillé pour détecter toute activité inhabituelle.
  • Clients :
    • Les clients doivent être mis en garde contre la réutilisation de leurs renseignements de connexion et sensibilisés aux moyens de gérer efficacement la profusion de mots de passe.
    • La rigueur du processus d'authentification des clients doit être proportionnelle aux risques encourus.
    • Il convient d'utiliser une authentification multicouche (p. ex. une authentification multifactorielle) pour accéder à de l'information sensible ou à de grandes quantités de renseignements.
    • Les processus d'authentification doivent être assortis de registres de vérification fiables des transactions d'authentification.
    • Des mesures doivent être mises en place pour limiter les ravages causés par un mot de passe dont la confidentialité a été compromise.

Le NCSC a également publié sur son blogue le billet « Living with password re-use » qui offre des conseils aux consommateurs sur la réutilisation de leurs mots de passe.

5. Scénarios à risque accru

Les conseils relatifs aux mots de passe insistent sur la mise en place de pratiques visant à renforcer leur sécurité (p. ex. par l'application de mesures technologiques comme l'authentification multifactorielle) pour les utilisateurs importants ou à haut risque (comme les cadres supérieurs ou les personnes possédant des privilèges d'administrateur) ou dans les situations présentant un risque accru (notamment en cas d'accès à distance aux réseaux).

Par exemple, l'article « Password Guidance: Simplifying Your Approach » du NCSC offre les recommandations suivantes :

  • Appliquer aux administrateurs, aux utilisateurs à distance et aux appareils mobiles une protection supplémentaire.
  • Faire en sorte que les administrateurs utilisent des mots de passe différents pour leurs comptes administratifs et non administratifs.
  • Ne pas systématiquement donner des privilèges d'administrateurs aux utilisateurs ordinaires.
  • Envisager le recours à une authentification à deux facteurs pour tous les comptes à distance.
  • Ne jamais utiliser les mots de passe d'administrateur par défaut.

Sommaire

Les organisations canadiennes doivent évaluer et améliorer leurs habitudes de gestion des mots de passe à la lumière des recommandations actuelles des organismes de réglementation et de normalisation en matière de pratiques optimales. Elles doivent notamment 1) envisager de simplifier leurs pratiques (en supprimant toute règle de composition ou obligation de modifier son mot de passe) et s'appuyer sur la technologie et l'éducation des utilisateurs pour décourager ou empêcher les comportements à risque (p. ex. la réutilisation d'un même mot de passe) et améliorer la sécurité des mots de passe; 2) mettre en place des pratiques visant à renforcer la sécurité des mots de passe (y compris l'authentification multifactorielle) en cas de situation à haut risque et 3) veiller à ce que leurs pratiques relatives aux mots de passe soient conformes aux lois concernant la protection des renseignements personnels et le respect de la vie privée.