Les artistes et cultureux sont sur la Brecht ! Dans Libération du 4 mai, des personnalités du monde de la culture signent une tribune chic, choc, indignée, engagée : « Gilets jaunes : nous ne sommes pas dupes ! ». www.nousnesommespasdupes.fr.

Après le ralliement prudent des Insoumis et le soutien hésitant de la CGT, des artistes raccrochent le train bleu de la Culture aux wagons de marchandises des besogneux. Convergence des luttes : Avec un peu de musculation, Edouard Louis et Luis Régo pourront faire le coup de poing, aider les Black bock contre les CRS-SS ; Juliette Binoche distribue de la brioche place Vendôme ; à la Bastoche, Ariane Ascaride vend Le Monde diplo, Causeur et La Revue des Deux Mondes ; Robert Guédiguian prépare les sandwichs fallafel-quinoa ; Frank Margerin est volontaire pour les massages cardiaques si Emmanuelle Béart a un coup de mou. Un bonheur n’arrive jamais seul. Dans la nouvelle collection Tracts (Gallimard), Danièle Sallenave publie « Jojo, le gilet jaune ». Prudente, l’académicienne n’a pas signé la tribune de Libération, mais reste bienveillante. L’odeur de merguez-frites des ronds-points lui rappelle la cuisine de sa mémé à Angers. Eric Drouet, Priscillia Ludosky, Maxime Nicolle et Francis Lalanne se sentent moins seuls.

L’Affiche jaune ; convergence inter sectionnelle et asymptotique

« Ce qu’ils demandent, ils le demandent pour tou·te·s. Les gilets jaunes, c’est nous. Nous, artistes, technicien·ne·s, aut·eur·rice·s, de tous ces métiers de la culture, précaires ou non, sommes absolument concerné·e·s par cette mobilisation historique ». Absolument, l’adverbe de trop. La parole et la comédie sont devenues flottantes comme les devises…. « Nous, écrivain·e·s, musicien·ne·s, réalisa·teur·trice·s, édit·eur·rice·s, sculpt·eur·rice·s, photographes, technicien·ne·s du son et de l’image, scénaristes, chorégraphes, dessinat·eur·rice·s, peintres, circassien·ne·s, comédien·ne·s, product·eur·rice·s, danseu·r·se·s, créat·eur·rice·s en tous genres, sommes révolté·e·s par la répression, la manipulation et l’irresponsabilité de ce gouvernement à un moment si charnière de notre histoire ». Si six circassiens et circassiennes se jettent dans la bataille, avec les danseu·r·se·s et créat·eur·rice·s en tous genres…la charnière de l’histoire peut sauter. Macron démission, Auguste Président !

« Aujourd’hui, la convergence des luttes sociales et environnementales est en route. Nous continuerons à nous indigner, plus fort, plus souvent, plus ensemble. Et aujourd’hui, nous appelons à écrire une nouvelle histoire. (…) Utilisons notre pouvoir, celui des mots, de la parole, de la musique, de l’image, de la pensée, de l’art, pour inventer un nouveau récit et soutenir celles et ceux qui luttent dans la rue et sur les ronds-points depuis des mois. Rien n’est écrit. Dessinons un monde meilleur. ‘A dream you dream alone is only a dream – A dream you dream together is reality’ (John Lennon) ». Ça va barder ! « Plus fort, plus souvent, plus ensemble ». Il suffira d’un sigle, un matin… Avec Sergent Pepper, armées de crayons de couleur, les brigades jaunes poussin montent au front des ateliers croq’Vacances Montessori. Le grand capital et tous les tigres de papier ont des sueurs froides. La raison tonne en son cratère, c’est l’éruption (du clap) de la fin. Les personnalités du monde de la culture ne sont pas dupes… les Gilets Jaunes non plus.

To be or not to be a Gilet Jaune?

Six mois de réflexions, d’analyses, chez nos élites, représentants, intellectuels et artistes pour trancher une question redoutable : Les Gilets Jaunes sont-ils fréquentables ? To be or not to be a Gilet Jaune ? 6 mois c’est beaucoup pour des dialecticiens enragés, artistes voyants, créateurs visionnaires. Si certains ont franchi le Rubicon, beaucoup hésitent. L’affaire est d’importance, délicate. Le peuple (restons simple) est dans la rue depuis des mois, se révolte, sans drapeau, sans slogan, sans boussole idéologique, sans demander d’autorisation. Même lorsqu’on les asperge de Patchouli ou de Chanel no 5 ème arrondissement, les Gilets Jaunes sentent un peu fort ; le travail, la sueur, Audiard, Patrick Sébastien, Michel Sardou et la blanquette de veau. « La pire des souffrances est celle de ne plus pouvoir aimer » (Dostoïevski).

Il faut faire dans le subtil, distinguer le « bon » du « mauvais » Gilet Jaune, le « populo », du « populaire », du « populiste » ; le « révolté » du « révoltant ». On peut compter sur les journalistes sociologues casuistes de France Culture pour séparer -à l’image des publicités Jacques Vabre sur les hauts plateaux (télés) – les bons grains de café colombien (ou vénézuélien), de l’ivraie. Il est plus compliqué de renier les corps intermédiaires, les syndicats, la représentation, les grandes unions historiques. Rappels : « La révolution n’est pas un diner de gala, elle ne se fait pas comme une œuvre littéraire, un dessin ou une broderie » (Mao). Attention à la tabula rasa ; la Révolution et la Culture ne font pas toujours bon ménage… Bodas de sangre… Rouge, jaune, kaki ? …Que la fête et les manifestations illimitées se terminent… « Moi, je ne suis plus dans le jeu. C’est pourquoi je suis libre de venir vous dire ce que la pièce ne pourra vous dire. Dans de pareilles histoires, ils ne vont pas s’interrompre de se tuer et de se mordre pour venir vous dire que la vie n’a qu’un seul but, aimer… ». (Lamento du Jardinier, à l’entracte ; Electre ; Giraudoux).

Cyrano et De Guiche

Parmi les signataires de la tribune de Libération, pas beaucoup de têtes de gondoles, à l’exception de Juliette Binoche et Emmanuelle Béart… Les belles et les bêtes… Parce qu’elles le valent bien. Quid de la variétoche, la vieille et la nouvelle chanson française ? Où sont les humoristes ? La culture populaire manque à l’appel ; Trop fréquentée ? Trop populaire ? Où sont Renaud, Gavroche national, le colonel Lalanne, résistant de la première heure et Jean Moulin des Gilets Jaunes ? Où sont les écrivains, auteuses, autrices ? Edouard Louis et Annie Ernaux, c’est maigre… A-t-on proposé à Houellebecq ou au gros Gégé de signer la tribune ? Où sont les Princes de sang du Palais-Royal, le collège cardinalice des grands théâtres subventionnés, les baladins people Bella Ciao ciao ciao de la révolte ? Pourquoi Ariane Mychkine, Olivier Py, Jean-Michel Ribes, Mazarine Pingeot, Laure Adler, -pétitionnaires solidaires tout-terrain, n’ont pas signé la tribune ? Pas assez jaunes ou trop adroit(e)s ? « …Una matina mi sono alzato E ho trovato… l’invasor / il popolo !? ». « Ils laissent les choses et s’amusent à traiter les causes. Plaisants causeurs » (Montaigne).

Icône inoxydable des cultureux, De Guiche de la rue de Valois, cheique en blanc de l’Institut du Monde Arabe, Jack n’a pas signé la tribune de Libération. Il « aime le style d’action d’Emmanuel Macron » et les costards Smalto. Pas trois costumes et cinq chemises Arnys, comme François Fillon, minable hobereau de Province ; mais 200 000 euros de costards, depuis 5 ans, gratuits, cadeaux… Il a le sens de la formule, « La Culture, c’est le ministère de la beauté et de l’intelligence ». La beauté sauvera le monde, sauvera-t-elle Jack Lang ? On touche Dubois. « Voyez-vous, lorsqu’on a trop réussi sa vie /On sent, — n’ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal ! —/Mille petits dégoûts de soi, dont le total/Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure /Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure /Pendant que des grandeurs on monte les degrés /Un bruit d’illusions sèches et de regrets » (Cyrano).

L’art et la matière

Idéaliste, Simone Weil soutenait que les travailleurs ont plus besoin de poésie que de pain. Le plus intriguant dans la tribune des artistes, c’est qu’il n’est question, ni d’art, ni de culture, ni d’éducation. Pourquoi ? (1) Il se pourrait que le sujet ennuie et dépasse beaucoup de créat·eur·rice·s. Pas besoin d’imagination, de talent artistique, d’inspiration, de culture pour donner des leçons d’indignation morale (2) Les personnalités du monde de la culture n’ont plus l’énergie de quémander des crédits pour le Master 2 Youtube-tendanceur-influenceuse de l’université Paris XIII (3) Les plus lucides ont perdu le feu sacré, hugolien. Ils réalisent que, malheureusement, le Piccolo Teatro, le Berliner ensemble, Pasolini et Scola ne métamorphosent pas les « affreux, sales, et méchants » réacs, en humanistes éclairés, proustiens sensibles et progressistes. (4) Le ruissellement culturel est plus faible que le ruissellement économique. La doxa sur l’exception culturelle français, sur le « Pour tous », n’abuse plus personne. C’est triste, mais l’Éducation nationale, les Maisons de la Culture, les livres de poche, Arte ; Sont impuissants face aux déterminismes ; Ne sont plus des ascenseurs sociaux ; Paradoxalement, creusent les inégalités sociales. Bourdieu mais c’est bien sûr… !

Triste consolation pour l’égalitarisme, à l’heure du numérique et des réseaux sociaux, avec la disparition de la galaxie Gutenberg, la transmission du capital culturel n’est plus vraiment un enjeu de classe ; nivellement ground zero des classes populaires, de la bourgeoisie et des cultureux en quête d’auteurs et de personnages. Dans les années 50, les intellectuels se voilaient la farce pour ne pas désespérer Billancourt ; aujourd’hui, on se ment sur la révolte des Croquants, pour ne pas désespérer les intellectuels. Ce soir on improvise, À chacun sa vérité, C’était pour rire…

« La France a pris un genre détestable : le genre artiste, c’est-à-dire le genre rapin, avec tout ce que cela comporte de ridicule et de stéréotypés, car les vrais artistes vivent comme des sous-chef de bureau ou des vicomtes d’Ancien Régime. Toute la France menant la vie d’artiste ! Je serais curieux de savoir comment le bon Flaubert qui vitupérait le bourgeois dans son château de Croisset où il jouait le gentilhomme campagnard, trouverait cela. La France est une gigantesque Madame Bovary, une énorme sotte saisie par la bohème » (Dutourd; ‘Les taxis de la Marne’).

La Comédie Française : demandez le programme

  •  À venir, au festival d’Avignon (officiel, off, off-off), des centaines de spectacles, avec de vrais Gilets Jaunes, des impros, cracheurs de feu, déclarations d’éclairagistes indigné(e)s. Dans la Cour d’honneur, création d’ELJ-Elégielesjaunes, mise en scène par Eric Drouet et Jeanne Balibar.
  •  Chez les libraires, Rive gauche, marée jaune d’essais sur 50 nuances de jaune.
  •  À Tremblay-en-France, ouverture d’un grand parc d’attraction Gavroche Gilet Jaune, avec ronds-points citoyens, débats-barbecues, street art, pyrotechnie, chants polyphoniques et ateliers barricades-barres de mine. Il est formellement interdit de distribuer des cacahuètes aux Gilets Jaunes.
  •  Place d’Iéna, lancement de la HARD-GJ, Haute Autorité pour la Recherche Des Gilets Jaunes, présidée par Aurélie Filippetti, chroniqueuse mondaine des derniers jours de la classe ouvrière.
  •  A Marnes-la-Coquette, construction de la NENA (Nouvelle École Nationale d’Admonestation). Pour favoriser l’ouverture et la diversité du concours BCBG, 2 nouvelles filières d’admission parallèle, GJ, BB, Gilets Jaunes et Black Bock.

À l’affiche de notre comédie française, depuis des générations, sempiternel Au théâtre ce soir, avec distanciation de pacotille : 1/3 mauvais Boulevard, 1/3 Guignol, 1/3 théâtre de l’absurde. Metteurs en scène, régisseurs, acteurs, tout le monde est mauvais. Les ventriloques progressistes, #Mythetoo, intermittents, indignés, indignants, indigneux, ont oublié leur texte. Dans le poulailler, les Gilets Jaunes, excédés, sifflent de plus en plus bruyamment l’interminable Mahabharatin : Remboursez ! Remboursez ! Remboursez ! Vladimir « Alors quoi faire ? », Estragon « Ne faisons rien c’est plus prudent ». En attendant Gogo, des horizons ou une ligne fuite.

« Toute classe dirigeante qui ne peut maintenir sa cohésion qu’à la condition de ne pas agir, qui ne peut durer qu’à la condition de ne pas changer, qui n’est capable ni de s’adapter au cours des événements ni d’employer la force fraîche des générations montantes, est condamnée à disparaître de l’histoire » (Blum, À l’échelle humaine).