Un ajustement après la légalisation

Les investisseurs se ruent sur les sociétés de cannabis depuis douze mois, poussant de plus de 180 % la valeur des indices liés au cannabis1. Certes, le gouvernement canadien est sur le point de légaliser le cannabis aux fins de consommation à l’âge adulte et un marché national devrait s’ouvrir dès le mois d’octobre; mais pour nombre de sociétés du milieu, le couperet pourrait tomber. Car en octobre, les forces du marché – décrites au chapitre 1 – pourraient bien opérer un vaste tri au sein d’une industrie qui subit déjà une rapide transformation.

Ce n’est qu’en établissant dès maintenant un modèle opérationnel fluide, efficient et agile que les sociétés dégageront les liquidités et les ressources nécessaires pour distancer la concurrence. Dans les mois et les années à venir, l’accès aux capitaux deviendra la clé de l’innovation. Les acteurs qui possèdent des capitaux abondants, un plan stratégique clair et l’infrastructure opérationnelle qui va avec, seront à même de profiter des occasions qui se présenteront sur un marché en pleine phase de regroupements. Les autres seront probablement absorbées ou devront déclarer faillite.

Attention à l’excès

La plupart des producteurs autorisés se sont dépêchés de prendre de l’expansion dans l’espoir d’accaparer dès le début une grande part du marché. Si tous les plans de croissance et d’expansion se réalisent selon les termes annoncés, la capacité de production annuelle atteindra entre 2 000 et 3 000 tonnes d’ici 2021. Selon nos estimations, pourtant, la demande canadienne totale du cannabis récréatif et médicinal se situera entre 900 et 1 200 tonnes par année seulement. Les effets de cette surabondance de l’offre pourraient s’aggraver du fait du marché noir, surtout si les autorités fédérales et provinciales fixent trop haut les taxes et les prix planchers ou imposent une réglementation trop stricte.

Plusieurs producteurs canadiens s’aventurent sur les marchés internationaux pour profiter de la libéralisation sud-américaine, européenne et australienne. Mais rien ne dit que les exportations suffiront à écouler l’offre excédentaire, surtout au vu du protectionnisme grandissant et de la préférence actuelle des marchés étrangers pour la production locale.

Des leaders en herbe

Devant la rapide croissance de l’industrie et sa réglementation complexe, les sociétés de cannabis peinent à adopter des modèles durables, à mettre sur pied la structure de gouvernance et de communication adéquate et à recruter du personnel expérimenté et talentueux dans un secteur tout à fait neuf. Comme l’ont dénoncé certaines manchettes traitant de non-conformité, certaines équipes de direction ne possèdent pas encore le sens des affaires ou l’expérience qu’il faudrait pour mener à bien les grandes acquisitions que connaît le marché, ni l’expertise nécessaire pour respecter les règles juridiques et comptables en évolution. Pour prospérer sur le marché, les sociétés devront s’adjoindre les bonnes personnes.

Mettre la main sur les données nécessaires

Il pourrait s’écouler jusqu’à deux ans avant que les investisseurs obtiennent les données financières et de production qu’il leur faut pour évaluer convenablement la dynamique de ce nouveau secteur et comparer la performance des sociétés. Ces données finiront cependant par occasionner de nouvelles pressions sur la stratégie, la rentabilité et les entrées de trésorerie des producteurs autorisés. Pour les sociétés, la valorisation des actions et l’accès aux capitaux ne dépendront alors plus de la spéculation des investisseurs, mais de la vigueur de leurs facteurs fondamentaux. Les investisseurs particuliers de la première heure, en quête de gains faciles, pourraient être déçus dans leurs attentes, et leur retrait du marché rendra encore plus difficile l’accès aux capitaux pour les producteurs.

En revanche, une industrie qui se prêtera mieux aux évaluations attirera sans doute les investisseurs institutionnels, plus avertis, qui proposeront aux producteurs de nouveaux financements par capitaux propres et par emprunt tout en les surveillant de près et en leur imposant des normes de rendement.

Avec l’avènement de nouveaux produits de créance sur le marché, les producteurs devront veiller à préserver la valeur de leur entreprise, car la valeur des licences octroyées aux termes du RACFM est inversement proportionnelle au nombre de producteurs obtenant leur certification de Santé Canada. Les emprunteurs pourraient se révéler insolvables, en panne de liquidités faute d’avoir conclu un financement bancaire traditionnel et contraints par les besoins de leur fonds de roulement.

Infrastructure durable

Les sociétés de cannabis doivent se montrer proactives devant les défis si elles veulent sortir gagnantes de la réorganisation du secteur qui s’en vient. Elles doivent absolument établir de solides assises sur lesquelles fonder leur réussite à long terme.

Une plateforme durable comprenant une structure de gestion dotée des systèmes et de la main-d’œuvre appropriés comporte trois avantages :

  1. diminution du risque de non-conformité à la réglementation,
  2. meilleure capacité financière et de gestion pour fixer un but à l’entreprise et prévoir les moyens de l’atteindre,
  3. réduction du risque d’activisme actionnarial en cas de sous-performance des marchés des capitaux.

Restructuration opérationnelle

Déjà quelques-unes des fusions et acquisitions effectuées dans le secteur semblent passer à côté des efficiences opérationnelles prévues et n’avoir servi qu’à gonfler la structure de coûts. Les producteurs auraient intérêt à revoir l’ensemble de leurs frais de vente et frais généraux et administratifs pour supprimer les doublons et les chevauchements et optimiser la rentabilité. Ils pourraient envisager de centraliser leurs services administratifs et de recourir à l’externalisation.

À mesure que les exigences du marché et les capacités des concurrents se dévoilent, les entreprises pourraient repenser leur stratégie, éventuellement se défaire de services non essentiels ou acquérir d’autres actifs pour améliorer leur structure de coûts et créer de la valeur. Pour tirer parti des possibilités qui s’offrent à elles, les entreprises devraient :

  • modéliser les répercussions financières des divers vecteurs de produits et de charges afin de déterminer les investissements qui leur apporteront le plus d’avantages;
  • dénicher des possibilités de croissance par acquisition ou d’investissement dans des entreprises en difficulté qui complètent leur modèle et leur stratégie d’affaires;
  • consulter un conseiller pour que les transactions soient effectuées et intégrées de manière optimale.

Gestion de la trésorerie

Depuis la naissance de l’industrie légale du cannabis, les capitaux affluent. Mais la situation est sur le point de changer, car les investisseurs commencent à se montrer plus sélectifs. Les entreprises devraient se préparer à ce nouvel environnement :

  • en investissant dans les systèmes et la main-d’œuvre qui leur assureront des prévisions budgétaires exactes et une planification rigoureuse;
  • en utilisant leur fonds de roulement d’une manière qui englobe non seulement les créditeurs, mais aussi les débiteurs et les stocks. C’est ainsi qu’elles libéreront des liquidités et favoriseront la gestion du risque lié aux clients, les flux de paiements et le roulement des stocks. Source de liquidités peu coûteuse, le fonds de roulement permet à une entreprise de demeurer concurrentielle et d’investir dans de nouvelles technologies;
  • en puisant à de nouvelles sources de capitaux propres et de capitaux d’emprunt selon les modalités les plus avantageuses.

Gestion des crises

Dans ce secteur déjà saturé sur le plan de la concurrence, les acteurs sont interdépendants et néanmoins disparates. La pression concurrentielle ne fera qu’augmenter lorsque les investisseurs et les consommateurs y verront plus clair. Pour y faire face, les sociétés devront accorder le temps nécessaire à la résolution des problèmes, ce qui implique de disposer de la planification, des systèmes et des processus capables de repérer les problèmes et de les régler rapidement en perturbant le moins possible les activités.

Une fois que les problèmes seront cernés ou se seront produits, la direction aura tout intérêt à faire appel à des experts qui sauront gérer efficacement la situation et communiquer sans délai avec les actionnaires.

Prochainement

En cette période de regroupements, les sociétés qui se tracent un plan clair basé sur un modèle opérationnel souple et qui se dotent de l’infrastructure et des ressources financières, organisationnelles et opérationnelles nécessaires à sa réalisation seront les mieux positionnées pour profiter des occasions. Sans la planification essentielle, les sociétés seront aux prises avec des problèmes de liquidités qui ne feront qu’accroître le risque de faire l’objet d’une acquisition désavantageuse ou d’être carrément évincées.

Et par la suite

Les producteurs autorisés du Canada ont devant eux une chance unique de se tailler une place de chefs de file sur le marché émergent du cannabis à l’échelle mondiale. Dans le chapitre 7 de notre série sur le cannabis, nous dressons l’inventaire des possibilités et des risques fiscaux et réglementaires associés à l’expansion internationale.