La mode est à l’Antique, à la mythologie, aux humanités et aux professeures de Lettres, classiques et modernes. Ad victorem spolias (Au vainqueur le butin) ! Vae Victis (Malheur au vaincu) ! En politique comme partout, il existe des modes et des cycles. Fini le Président ‘normal’, faillible, « Humain trop humain » ; aux oubliettes la désacralisation de la fonction présidentielle. Nous vivons le grand retour du ‘Vertical’, de l’extraordinaire, voire des miracles ! Si l’on en croit la couverture de The Economist, [1] notre Président Emmanuel Macron marche sur l’eau. Courrier International détourne les fresques de la chapelle Sixtine et l’imagine en Adam écrasant la main que lui tend Dieu le père. Emmanuel, en hébreu Imanou, « Dieu avec nous » ![2] Quel Macron ? L’escargot de mer de la famille des pseudolividae, la particule utilisée à la fin des années 1960 dans de petits accélérateurs pour réaliser une fusion nucléaire à moindre coût, ou le haut fonctionnaire impérial romain du Ier siècle qui, selon Tacite, ordonna l'assassinat de Tibère?

Les médias lèchent, lâchent et lynchent[3]. Acte 1 scène 1, la ‘lèche’. Le nouveau Président est régulièrement qualifié de ‘jupitérien’. Dans la Babel multiculturelle on retrouve Râ, Bhal, Odin, Thor, Taranis, Zeus. Hipster redouté de l’Olympe, Jupiter se décline utilement ; Jupiter Caelestis (céleste), Fulgurator (de la foudre), Lucetius (de la lumière), Tonans (tonnant), Victor (victorieux), Optimus Maximus (le meilleur et le plus grand). Sans oublier, Jupiter Pluvius (qui envoie la pluie), bien utile par temps de sècheresse et Jupiter Terminus (qui défend les frontières), indispensable en période de chaos migratoire. Jupiter a influencé le roi Numa Pompilius qui organisa les institutions romaines. Libéral en matière de mœurs, le maître des Dieux a épousé Junon, sa sœur.

Contrastant avec la balourdise et la vulgarité héphaïstoienne du twitteur yankee, notre Président est un Janus aux multiples visages. Rusé comme Ulysse, il a marabouté la gauche et triangulé la droite. Charmeur et ambitieux, il envoute les médias ; « À nous deux Paris…Match ! ». Robin des rois, Arsène Rupin, néo physiocrate, c’est l’Hermès de la mondialisation numérique et heureuse. Fort comme Hercule, il a survécu à la poignée de main virile de Donald Trump. Moderne et droit dans ses Thémis, à peine élu, il a donné une leçon de morale à Vladimir Poutine. Apollon séduisant, il fait de l’ombre à Justin Trudeau, Playboy canadien et chouchou de ces dames. Sisyphe audacieux, notre Président n’hésite pas à se délester des boulets indésirables. J’ai oublié Œdipe[4]... Il est vraiment, il est vraiment, il est vraiment… phénoménal ! Anquetil a-t-il succédé à Poulidor à l’Élysée ?

Le centre triomphe. In medio stat virtus ! Aristote est formel : « La juste moyenne caractérise la vertu (...) La tempérance et le courage n'admettent ni excès [l'excès du courage est la témérité], ni défaut [le défaut de courage est la peur], parce que la juste moyenne ici constitue en quelque sorte un point culminant »[5]. Après la campagne présidentielle, les débats homériques, les hologrammes, les rappels du 18 juin et le spectre du 18 brumeux, nous entrons dans le vif des sujets de mécontentement. La ‘Mission impossible’ d’Emmanuel Cruise: redonner confiance et réformer le pays. Impossible n’est pas français ! Le discours de la Nation du 3 juillet, à Versailles, fixe le cap. Versailles ou l’art d’éblouir.

(1) Réformer le Parlement L’objectif est de réduire d’un tiers le nombre des parlementaires, d’instaurer une dose de proportionnelle et de limiter le cumul des mandats dans le temps. « Un Parlement moins nombreux, mais renforcé dans ses moyens, c’est un Parlement où le travail devient plus fluide, où les parlementaires peuvent s’entourer de collaborateurs mieux formés et plus nombreux. C’est un Parlement qui travaille mieux. (… ) Il s’agit là de la clef de voûte d’un renouvellement qui ne se produira pas sous la pression de l’exaspération citoyenne mais deviendra le rythme normal de la respiration démocratique. Les parlementaires eux-mêmes verront dans leur mandat une chance de faire avancer le pays et non plus la clef d’un cursus à vie ». (« Nimium altercando veritas amittitur / En discutant trop la vérité se perd »).

(2) L’interventionnisme public ne doit pas transformer les plus faibles en « assistés permanents de l’État » et les transformer en « mineurs incapables ». « Nous devons substituer à l’idée d’aide sociale, à la charité publique, aux dispositifs parcellaires, une vraie politique de l’inclusion de tous (…) Les Français sont assez intelligents pour faire leur chemin tout seuls. Ce ne sont pas les Français qu’il faudrait désintoxiquer de l’interventionnisme public, c’est l’État lui-même » (« Sine labore non erit panis in ore / Sans travail il n'y aura pas de pain dans ta bouche »).

(3) Réformer l’asile « action efficace et humaine » pour « mieux endiguer les grandes migrations » Il faut une politique de « contrôle et de lutte contre les trafics de personnes tout en appelant à accueillir les réfugiés politiques courant un risque réel ». Il faut prévenir ces déplacements « par une politique de sécurité et de développement ambitieux dans toutes les zones de fragilité et de conflit ».Actus dicatur bonus qui est conformis legi et rationi / Un acte est dit bon lorsqu'il est conforme à la loi et à la raison »).

(4) La fin de l’état d’urgence d’ici l’automne « Le Code pénal tel qu’il est, les pouvoirs des magistrats tels qu’ils sont, peuvent, si le système est bien ordonné, nous permettre d’anéantir nos adversaires. (…) Renoncer, c’est offrir au nihilisme des assassins sa plus belle victoire ». (« Silent leges inter arma / Quand les armes parlent les lois se taisent »).

(5) Médias et ‘affaires’; la saison de la chasse à l’homme est terminée Il faut « de la retenue (…), en finir avec cette recherche incessante du scandale, le viol permanent de la présomption d’innocence » Les meilleures choses ont une fin ; les meilleur(e)s ministres aussi… Bientôt l’ouverture de la chasse au Canard (Enchainé)? (« Cui bono / A qui profite le crime » ?).

(6) Une prochaine « conférence des territoires. Il faut « conclure avec nos territoires de vrais pactes girondins » (« Veritas filia temporis / La vérité est fille du temps »). Tristes tropismes ?

(1) Étouffer le lion de Némée(lanchon) à la peau impénétrable et rapporter sa dépouille. (2) Tuer l'hydre de Lerne et du populisme dont les têtes tranchées repoussent sans cesse. (3) Capturer la biche de Cériny sans oublier les expats aux sabots d'airain et aux bois d'or. (4) Ramener vivant (par autobus) l'énorme sanglier d’Erymanthe et du Modem. (5) Nettoyer les écuries d'Augias, les comptes publics et réduire les déficits. (6) Tuer les oiseaux de malheur aux plumes acérés et venimeuses du lac Stymphale, pour redonner de l’espoir. (7) Dompter le taureau de Minos et le Front National (8) Capturer et amadouer les ju(ge)ments mangeuses d'hommes de Diomède et du parquet financier. (9) Rapporter à Birgitta (femme de César, au-dessus de tous soupçons, c’est la nouvelle reine des Amazones) la ceinture d'Hippolyte ; la desserrer pour relancer la croissance. (10) Vaincre le géant Géryon aux trois corps (du roi), et capturer son troupeau de bœufs pour dynamiser la Politique Agricole Commune. (11) Faire pousser des pommes d'or bio dans les jardins de l’Élysée. (12) Descendre aux Enfers et enchaîner le terrorisme, ce chien aux trois têtes. Hac lupi hac canes…Rude programme ; mais A vaincre sans périls, on triomphe sans gloire. Hercule a mis 10 ans ; deux mandats pour Emmanuel Macron. Sursum corda !

« Fluidité, rythmes, respiration, désintoxication… ». La médecine douce du docteur Macron remettra-t-elle Marianne d’aplomb ? « Le poumon, le poumon vous dis-je ! »[6]. L’indispensable recherche d’une « common decency », chère à George Orwell, est un travail de longue haleine ; ce ne sera pas une partie de plaisir. Équilibre ou équilibrisme ? Le juste milieu est-il au centre ? « Il disait la vérité sans froisser personne… comme tous les menteurs » (Jules Renard). Réaliste, formé par Talleyrand, le marquis de Custine explique le comment du pourquoi: « Dire la vérité ce serait bouleverser l’État ».

Une certitude en ce début de mandat, beaucoup de pain sur la tranche. Espérons que les pactes « girondins », du nouveau gouvernement ne feront pas long feux. Pas facile de maintenir le cap dans le Marais. Pendant son Odyssée présidentielle, Emmanuel Macron devra se méfier du chant des sirènes et des courtisans. Le Panthéon, les emblèmes, les symboles, les mises en scène, l'aigle, la foudre, le chêne, le sceptre, les SNLE[7] de l’ile longue, les « Deux corps du roi »[8], c’est bien, mais pas de salut (royal ou impérial) sans une baisse rapide, et surtout durable, du chômage, de l’endettement et des déficits structurels. Ne mélangeons pas l’autorité de commandement et l’autorité de compétence. Ne mettons pas la charrue de Cincinnatus avant les bœufs[9]. Les petits et Grands Chroniqueurs du Prince (que ‘Voici’) commentent la geste élyséenne et la Longue Marche newlook. Beaucoup d’embuches du pont d’Arcole aux Invalides. Ad astra per aspera / Vers les étoiles à travers les difficultés. René Crevel prétend qu’il faut beaucoup de naïveté pour faire de grandes choses…Un échec dans 5 ans serait dramatique.

Dans un superbe album d’anticipation, « La foire aux immortels »,[10] fable grinçante, shakespearienne, sur le pouvoir, Enki Bilal imagine Paris en 2023... La ville, devenue autonome, est tenue par un satrape démagogue et fascisant ; les manipulations burlesques succèdent aux félonies délirantes, sur fond de guerre froide crépusculaire et de théogonie égyptienne.[11]

Nil desperandum / Il ne faut désespérer de rien… et laisser sa chance au produit.

« Un jour nous prendrons des trains qui partent » (Antoine Blondin).

(5 juillet 2017)

[8] Ernst Kantorowicz « Les Deux Corps du roi. Essai sur la théologie politique au Moyen Âge » (The King’s Two Bodies. A study on medieval political theology), 1957. Dans sa présentation de « Mourir pour la patrie », Pierre Legendre rappelle à propos de Kantorowicz: « Il y avait en cet homme quelque chose d'héroïque. Dans notre monde d'intellectuels où la lâcheté et la servilité sont parfois, autant qu'ailleurs, tenues pour des qualités estimables, Ernst Kantorowicz est allé jusqu'au bout de sa passion pour la liberté, au prix des contradictions que l'on sait et dans l'ambivalence. Non par de vaines déclarations, mais en payant de sa personne ».

[10] « La foire aux immortels » (Dargaud 1980) est le premier tome de la trilogie Nokopol.

[11] L’ambitieux Horus, mis en minorité par le conseil divin, tente un putsch pour devenir pharaon…