Reflet du problème de plus en plus insurmontable que constituent les commentaires souvent affligeants des lecteurs, un important groupe de presse a décidé de supprimer purement et simplement cette fonctionnalité. Le journal y voit un retour à sa mission première : informer. Le journal entend lutter contre les propos haineux. Certes. Mais peut-être s’agit-il aussi d’une première réaction au célèbre arrêt Delfi.

La quadrature du cercle

Depuis des années, la presse traditionnelle cherche à négocier au mieux le virage du numérique.

La plupart des titres de presse disposent d’un site Web qui est, au moins en partie, accessible librement et sans paiement. L’idée est de faire du site Web à la fois un produit d’appel et un complément des éditions papier :

  • un complément, dans le sens où les actualités ne sont pas nécessairement les mêmes. Le but est de fournir une actualité plus brève, au fur et à mesure de la journée.
  • Un produit d’appel, dans le sens où une partie seulement du contenu est disponible en ligne dans le but d’attirer le lecteur vers un abonnement payant (électronique ou papier).

Par ailleurs, le site Web peut aussi dans le meilleur des cas devenir une source de revenus, par exemple via la publicité, s’il dispose d’une audience suffisante.

Il n’est pas certain que cette stratégie suffise à long terme, mais elle contribue à ralentir la baisse des ventes dans l’attente de la martingale qui permettra à la presse traditionnelle de trouver le moyen de survivre dans un monde de plus en plus numérique, dans lequel chaque citoyen se transforme en diffuseur d’information, et où l’immédiateté de la mise en ligne est souvent plus importante pour le lecteur que la qualité de l’information.

La presse se retrouve alors coincée entre des tendances apparemment inconciliables ; la quadrature du cercle en quelque sorte :

  • suivre le rythme (immédiateté) ;
  • maintenir la qualité de l’information ;
  • concurrencer les contenus gratuits ;
  • concurrencer les nouveaux acteurs (à commencer par réseaux sociaux) ;
  • éviter de cannibaliser les éditions papier.

Les forums et commentaires

La plupart des sites Web permettent aux lecteurs de réagir au contenu mis en ligne. Cela se fait par des forums de discussion ou des modules de commentaires.

Très rapidement, les éditeurs se sont rendus compte que ces commentaires servent essentiellement de défouloir. Il est vrai que lorsqu’on lit certains d’entre eux, il y a des raisons de s’interroger : solutions simplistes, insultes, propos racistes ou haineux, théorie du complot, défiance généralisée, … tout y passe.

La première réaction a consisté à exiger une forme d’identification avant d’être autorisé à poster un commentaire. Puisqu’il était commercialement difficile de demander à chacun de s’identifier, une solution facile a souvent été trouvée via les comptes Facebook, LinkedIn ou Twitter. Il suffit de s’identifier via son réseau social favori pour être autorisé à poster sur le site Web du journal ou du magazine.

Manifestement, cela n’a pas suffi à calmer les lecteurs.

La deuxième réaction a alors consisté à instaurer une modération, la plupart du temps a posteriori. Des équipes de superviseurs ont été chargées de lire la magnifique prose des lecteurs et de supprimer les propos jugés inconvenants ou illégaux.

Malheureusement, ce traitement manuel a un coût très élevé. Dans la mesure où le site est rarement rentable pris isolément, il était difficile de justifier de maintenir une équipe de supervision. Par ailleurs, devant la masse de commentaires, il était difficile d’atteindre un rapport coût/bénéfice satisfaisant. Il y a toujours trop de commentaires illicites qui passent à travers les mailles du filet.

D’où la décision récente d’un groupe de presse, Roularta, éditeur de plusieurs titres importants, de supprimer purement et simplement la possibilité de commenter les articles.

Le constat est sans appel : « Il y a trois ans, en rendant impossible la publication anonyme sur nos sites, nous pensions avoir trouvé une parade à la haine qui envahit trop souvent ces lieux d’échanges (…) la hargne de certains n’a pas de limite, les plus virulents n’hésitant pas à polluer ces forums à l’aide de faux profils qu’il nous est difficile de détecter ».

Un effet pervers de l’arrêt Delfi ?

Même si ce n’est pas formulé, il est possible que cette décision soit aussi une première réaction au célèbre arrêt Delfi.

Pour mémoire, Delfi est un portail d’actualités estonien condamné pour n’avoir pas empêché la publication de commentaires illicites par les lecteurs.

Saisie de ce que le journal considérait comme une violation de la liberté d’expression et une ingérence injustifiée dans sa liberté d’information, la Cour Européenne des droits de l’Homme a pourtant validé la condamnation du journal.

Pour la Cour, ladite condamnation en responsabilité était prévisible dans les circonstances de l’espèce car les propos étaient vraiment clairement illicites. La Cour en a profité pour rappeler quelques principes fondamentaux : le rôle essentiel de la presse dans une société démocratique, l’existence de limites à ne pas franchir, tenant notamment à la protection de la réputation et des droits d’autrui, l’absence de protection des discours incompatibles avec les valeurs proclamées et garanties par la Convention et la nécessité d’un juste équilibre entre la liberté d’expression d’une part, et le droit au respect de la vie privée et de l’honneur, d’autre part, ceux-ci « méritant par principe un égal respect ». Elle reconnaît aussi le bénéfice tiré de l’existence de sites internet d’actualité pour la communication de l’information, tout en dénonçant les risques accrus que ces sites peuvent faire courir aux droits d’autrui et insiste sur la nécessaire prise en compte de l’impact du média utilisé pour apprécier les « devoirs et responsabilités » d’un journaliste.

Appliquant ces principes, la Cour a considéré que l’ingérence réelle de la condamnation litigieuse dans l’exercice de la liberté d’expression de la société Delfi n’était pas disproportionnée. Ce faisant, elle admet que la décision attaquée est fondée sur des motifs pertinents et suffisants, notamment : le contexte commercial de la publication des commentaires (le but mercantile du portail, le fait qu’il dépendait en partie de la publicité et donc du nombre de visites directement lié au nombre de commentaires postés, le contrôle important exercé par Delfi sur les commentaires publiés sur son portail, etc.), la difficulté de mettre en cause la responsabilité des auteurs des commentaires restés pour la plupart anonymes, l’absence de mesures de contrôle suffisamment efficaces des commentaires postés et l’absence de retrait rapide des commentaires clairement illicites…

L’ensemble de la presse a réagi à cet arrêt, y voyant un risque important : si les journaux commencent à être condamnés pour les imbécilités publiées par les lecteurs dans les commentaires, un certain nombre d’entre eux risquent d’être en grosse difficulté …

Il est possible que cela ait aussi joué un rôle dans la décision du groupe de presse. Si tel est le cas, il est probable que d’autres éditeurs suivront le mouvement très bientôt.