La fait est assez rare pour être souligné : le Cigref (qui regroupe 140 grandes entreprises françaises) a publié une lettre ouverte à Oracle afin d’exprimer son ras-le-bol à l’égard de la politique de licence de l’éditeur américain. 60% des utilisateurs Oracle rêveraient d’en changer …

En 2015, le Campaign for Clear Licensing (CCL) se fendait d’un communiqué au vitriol contre l’éditeur Oracle. L’organisme soulignait l’impérieuse nécessité d’une prise de conscience chez Oracle : on a beau être leader mondial, on ne peut pas pour autant tout se permettre en matière de licences et de politique de prix et de tarification.

En 2015, c’est la justice qui s’en mêlait. Le tribunal analysait le contrat et relevait, avec les experts, l’opacité de la politique produit ou licence d’Oracle : « Des éléments versés au débat et des expertises privées réalisées, il convient de dire que les sociétés Oracle entretiennent un doute et une confusion sur ce qu’est réellement ce logiciel. »

Toujours en 2015, c’est une revue spécialisée anglaise qui annonçait que le gouvernement de Sa Majesté avait décidé de bannir Oracle de tous les projets futurs, tant l’éditeur américain s’était rendu impopulaire.

Cette fois c’est le Cigref

Le CIGREF est une association qui regroupe actuellement près de 140 grandes entreprises et organismes français dans tous les secteurs d’activité. Il s’est donné pour mission de « développer la capacité des grandes entreprises à intégrer et maîtriser le numérique ».

Dans sa lettre ouverte, le Cigref prend note de « la dégradation de la qualité des échanges et des services de [Oracle] vis-à-vis de ses entreprises clientes, en France et en Europe.

Cette dégradation s’est notamment concrétisée par l’absence de réponse d’Oracle au dernier courrier du 25 février 2016, co-signé des présidents du CIGREF et d’EuroCIO, pour parvenir à un accord entre Oracle et VMware sur le sujet de la virtualisation. En conséquence, les travaux bien entamés de réactualisation d’un Livre Blanc sur les pratiques commerciales de ce fournisseur ont été abandonnés. (…)

Le CIGREF et EuroCIO tiennent en outre à appeler l’attention d’Oracle sur les conséquences de ses comportements, dont témoigne la récente et accablante étude « Supplier Satisfaction Survey », réalisée par EuroCIO fin 2016.

Sur 100 DSI d’entreprises européennes majeures, ayant répondu à l’enquête : (…) 60% préfèreraient disposer d’un autre fournisseur pour leurs actuels produits et services ; 50% répondent travailler actuellement sur une stratégie de sortie.

Compte tenu de cette situation, le CIGREF s’est d’ores et déjà engagé, à la demande de certains de ses membres, à accompagner ceux qui le souhaitent dans leur réflexion sur les différentes stratégies de sortie des contrats Oracle. (…) »

Quel est le problème ?

Il y a un résumé trois problèmes majeurs :

a) Une question de lisibilité

S’il y a avait un Nobel de la licence la plus obscure et la plus chausse-trappe du monde, Oracle pourrait probablement l’emporter. Conséquence : la direction informatique qui n’y comprend rien s’expose à un risque important ; le service achat y comprend encore moins et donne son aval sur la base d’infos inexactes ; quant à la direction juridique, elle dispose rarement des compétences internes nécessaires.

Ajoutez à cela que les produits sont pour l’essentiel en open bar : vous téléchargez, vous installez et vous déclarez ce que vous pensez devoir déclarer sur la base de licences et tarifs qui sont, on l’a vu, incompréhensibles. N’oubliez pas que tous les paramètres et options que vous activez ou non, peuvent avoir un impact direct sur le type de licence et le prix à payer.

Résultat : la probabilité d’avoir commis une erreur de compréhension ou d’interprétation de la licence est extrêmement élevée. Vous êtes de bonne foi ? Cela ne change rien, la première chose qu’un éditeur vous répondra c’est que la bonne foi n’excuse pas la contrefaçon.

b) Les audits (ou le racket ?)

Dans les conditions générales (que le client a par définition dû accepter), figure le droit de l’éditeur de procéder à ce qu’il appelle pudiquement un audit.

Le principe est simple : l’éditeur qui emploie une batterie de spécialistes de licensing, a développé un petit logiciel que le client doit faire tourner sur son infrastructure informatique. Objectif du logiciel : détecter la moindre faille dans la façon dont le produit est déployé, les options activées, le reporting effectué.

Et on vous l’assure : le logiciel trouve presque toujours une faille.

Vient alors l’addition : sur la base du tarif public (pourquoi se gêner), l’éditeur vous sort un chiffre qui est celui que vous auriez dû payer. Bien sûr, la simulation fait toujours le choix le plus défavorable au client, comptabilise le moindre processeur, ne tient pas compte du partitionnement, y ajoute la maintenance, les pénalités, la rétroactivité, comptabilise les options comme si c’était du logiciel, etc.

Dans les plus petits dossiers que nous avons l’occasion de voir, on n’est jamais descendu en dessous de montants avec 6 zéros (et la plupart du temps au pluriel).

Ça ne veut pas dire que c’est ce que vous payerez, car s’ouvre alors une période de négociation, mais c’est en tout cas ce que l’éditeur vous réclamera. Vous en viendrez certainement à vous demander pourquoi le négociateur de l’éditeur semble plus gentil en fin de période comptable d’Oracle ; n’allez surtout pas vous imaginer que les financiers californiens attendent l’info pour la communiquer à la bourse, ce n’est qu’une coïncidence.

Il est difficile de donner un conseil général mais muscler le débat est, dans l’immense majorité des cas, la meilleure chose à faire.

c) Des choix pour le moins étonnants

Il y a encore les choix techniques étonnants.

Des exemples reviennent fréquemment : le décompte des processeurs, les techniques de virtualisation, la mise en cloud, etc.

Prenons un exemple. Vous voulez virtualisez ? C’est surement une bonne idée. Mais ne vous avisez pas de le faire avec VMware ou une autre solution commerciale. Oracle ne reconnaît pas ces logiciels.

Un observateur explique : « Alors que plus de 90 % des grandes entreprises utilisent vSphere, Oracle s’évertue à ne pas supporter officiellement la plateforme de virtualisation de VMware. Plus grave, Oracle applique une politique tarifaire pour le moins originale : l’éditeur facture autant de licences que de CPU participant au cluster de virtualisation, là où ses concurrents ne comptent que le nombre de nœuds ou de vCPU utilisés par leur base de données sur le cluster.

Ainsi si Oracle SGBD n’est déployé que sur deux nœuds bi-socket d’un cluster de huit nœuds, Oracle facture des licences pour les huit nœuds, là où ses concurrents se bornent à facturer deux nœuds. »

D’où la colère du Cigref : pourquoi l’éditeur refuse-t-il de reconnaître la solution la plus utilisée dans le monde ? Pourquoi faire compliqué si l’on peut faire simple : le marché regorge de professionnels de la virtualisation sous VMware ? Pourquoi devoir renoncer, uniquement parce que cela déplait à l’éditeur du moteur de la base de données, à utiliser une solution éprouvée mondialement, maîtrisée, et considérée en l’état actuel comme la référence ?

Tout ira mieux demain ?

La lettre ouverte du Cigref termine par un appel à la conciliation : « Pour autant, les entreprises membres du CIGREF et d’EuroCIO utilisatrices d’Oracle souhaitent le rétablissement d’un dialogue apaisé et de qualité avec ce fournisseur essentiel, qui se ferait assurément au bénéfice de toutes les parties. (…) »

Cette volonté d’apaisement n’est pas étonnante.

Oracle reste… Oracle. Un leader mondial dans sa matière. On ne devient pas leader mondial sans raison.

Et puis, il n’y a pas beaucoup d’alternatives (dans l’ensemble, la politique de licence de sociétés comme SAP, Microsoft, ou IBM n’est pas beaucoup plus customer-friendly et le Cigref le sait).

Bref, en dépit de ce coup de gueule, il ne faut pas s’attendre à un changement radical dès demain.

Si elle ne vient pas des juges ou des autorités de la concurrence, la solution viendra probablement du marché. Soit un acteur concurrent d’Oracle décidera de se repositionner. Soit un nouvel acteur viendra perturber l’équilibre en place. Soit enfin, de nouveaux prestataires verront le jour, qui proposeront une offre de service originale intégrant la technologie et la licence d’Oracle (ou d’autres) ; cela existe déjà.