Étant donné que les relations américano-cubaines continuent d’évoluer vers la normalisation, Erik Richer La Flèche, associé chez Stikeman Elliott, nous fait part de ses expériences personnelles de conseiller en investissement à Cuba. Des débouchés s’ouvrent à ceux qui souhaitent affronter la bureaucratie complexe du pays, mais il est important d’être prudent et réaliste quant à l’étendue des changements susceptibles de se produire.

Tous les dix ans ou presque, l’économie de Cuba semble très prometteuse aux investisseurs internationaux.

Avec la désintégration de l’Union soviétique en décembre 1991, Cuba a perdu son principal bienfaiteur. Confrontée à de graves difficultés économiques – on a qualifié par euphémisme de « période spéciale » les années suivant la chute de l’U.R.S.S. – Cuba a commencé à s’ouvrir aux investissements étrangers et, en 1995, a adopté la Loi 77 (Loi sur les investissements étrangers).

Tout d’abord, l’initiative a suscité un enthousiasme considérable, mais les résultats concrets ont fini par être nettement inférieurs aux attentes. Les investisseurs étrangers, principalement Européens, Canadiens, Mexicains et Australiens, s’attendaient à ce que Cuba suive l’Europe de l’Est et passe à une économie mixte. Cela ne s’est pas produit et c’est bien le moins qu’on puisse dire.

En 2008, Raul Castro a succédé à son frère et, dans ses premiers discours, il a reconnu que des améliorations étaient nécessaires et a institué de modestes réformes économiques. Là encore, les investisseurs intéressés, d’abord intrigués par les changements proposés, se sont rapidement détournés. Les réformes limitées ont fini par viser de petites entreprises du pays, et non les plus grandes entreprises susceptibles d’intéresser les investisseurs étrangers.

Un an après le décès d’Hugo Chavez – le nouveau bienfaiteur de Cuba – Cuba a publié sa nouvelle Loi sur les investissements étrangers (16 avril 2014). À défaut de corriger toutes les lacunes de la Loi 77, elle en corrige quelques‑unes.

En décembre 2014, les États‑Unis et Cuba, avec l’aide du Vatican et, dans une bien moindre mesure, celle du Canada, ont étonné le monde en convenant partiellement de normaliser leurs relations. L’annonce, résultat d’un processus de 18 mois, a suscité une grande curiosité aux États‑Unis, à défaut d’un intérêt sérieux.

J’ai tiré cinq leçons de mes expériences à Cuba depuis 1994 :

  1. La nécessité : Les dirigeants de Cuba semblent apprécier leur régime (tout comme, sans doute, bien d’autres dirigeants) et envisagent de l’améliorer plutôt que de le changer radicalement. La libéralisation économique est effectuée par pure nécessité et, par défaut, on revient toujours au statu quo. Cette attitude est omniprésente dans la bureaucratie et les entreprises d’État.
  2. Le court terme : Cuba prend des mesures uniquement si elle pense en bénéficier. C’est assez raisonnable, mais le problème est que Cuba a une vision à plus court terme que la plupart des investisseurs sérieux. Elle a des besoins financiers considérables et veut tirer des rendements rapides des investissements étrangers, alors que les investisseurs s’intéressent au potentiel à plus long terme. Cette différence a causé bien des frictions et augmenté les frais initiaux, parfois au point que des entreprises viables se révèlent non rentables.
  3. Le contrôle : Le gouvernement cubain ne veut pas perdre le contrôle et n’hésitera pas à revenir à d’anciennes mesures s’il craint de voir son influence menacée.
  4. Les principes généraux : Les négociateurs cubains sont intelligents, éduqués et perspicaces. En résumé, ce sont de très bons négociateurs tenaces. Ils n’aiment pas les documents détaillés. Ils préfèrent les déclarations générales et les documents plus courts. En théorie, cela favorise l’adaptation à de nouvelles circonstances. En pratique, cela conduit à des incertitudes et à des négociations presque continues, et aussi à beaucoup de marchandage, même après la signature de l’entente. À Cuba, s’armer de patience au début du processus est une véritable vertu, et une entente signée hâtivement entraîne beaucoup d’incertitudes, notamment financières.
  5. Complexité : Faire affaire à Cuba est complexe. Entre autres, vos employés cubains ne sont pas vos employés. Ce sont les employés d’une entreprise cubaine qui les embauche, qui prend des mesures disciplinaires à leur égard et qui les paie seulement une petite fraction de ce que l’entreprise cubaine facture pour leurs services. Cette façon de procéder est fort regrettable à bien des niveaux. Sur le plan des affaires, cela soulève des questions de loyauté, d’autorité, de productivité, de gonflement des effectifs et de népotisme.

Il est clair que l’avenir économique de Cuba est étroitement lié aux États‑Unis et que Cuba fera éventuellement l’objet de beaucoup d’investissements américains. Le reste du monde a fait ce qu’il pouvait à Cuba et c’est maintenant le tour des États‑Unis. Toutefois, ceux qui souhaitent bénéficier de l’avantage des premiers arrivés devraient, selon mon expérience, se montrer prudents.